Bunny Rugs tribute (in French)

 

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Avertissement: ceci n’est pas une biographie de l’immense chanteur que fut William Clarke, plus connu sous son nom d’artiste Bunny Rugs. Pour cela, il y a Wikipédia et les forums où pullulent les encyclopédies vivantes du Reggae. Non, je vais céans vous conter l’histoire de mes petites aventures avec ce personnage que j’adorais en tant qu’artiste et surtout en tant que grand frère.

J’ai souvent dit qu’avoir sorti un album solo de Cat Coore (“UPTOWN REBEL” la 1ere sortie du label TABOU1), un de Third World (un double Live) et un autre de Bunny Rugs (“TO LOVE SOMEBODY”, produit par Lee Perry s’il vous plait) suffisait à mon bonheur de producteur.

En fait, quand on a gouté à ce nectar divin, on est illico accro et on cherche à faire encore plus fort. Produire Bunny Rugs avec Sly & Robbie était devenu une espèce de quête d’absolu musical: la plus grande section rythmique au service de la plus belle voix de l’histoire de la musique jamaïcaine??? Wow! Voilà un alliage de métaux précieux digne des alchimistes des temps reculés où l’homme tutoyait les dieux comme le relate la Bhagavad Gita, quand il volait sur des menhirs, ou encore quand il faisait des allers-retours à travers l’Univers par la simple force de la pensée. Rien de moins. Aujourd’hui, je peux dire que j’y suis parvenu: j’ai suffisamment de titres pour un album, qui, en raison de sa disparition, ne sortira pas. Comme mes cuts de Gregory Isaacs, ceux de Rugs resteront sous clé. C’est comme ça.

Third World est un de mes groupes préférés. Leurs albums “historiques” étaient reggae, funky, spirituels, flamboyants, leurs couvertures magiques. Bref, ils étaient parfaits jusqu’à “You’ve got the power” et très bons par la suite. Et sur scène, seul le Taxi Gang pouvait rivaliser. J’adorais le chant, la personnalité de Bunny Rugs. Plus soul, tu meurs, aurait pu être sa devise. “Now that we found love” dans le live “Prisoner in the street” continue de me flanquer la chair de poule 34 ans après la première écoute. Il y est comme possédé par l’Esprit, la Force.

J’ai des souvenirs émus de prestations en 82 au pavillon Baltard, en 87 au Park West de Chicago, en 92 à l’Elysée Montmartre (Tyrone Downie les avait rejoints sur scène et ils avaient terminé le concert par un acapella de “One Love” à tomber à la renverse). Et bien sûr, celui de 1995 qui a changé ma vie, puisqu’après ce concert, j’ai rencontré Cat Coore, discuté avec lui, découvert qu’il préparait un album solo et lui ai proposé sur le champ de le lui sortir, ce qui a mené à la création de mon label TABOU1. La dernière fois que je les ai vus, c’était en famille au New Morning en 2011. Rugs avait dédicacé une chanson à mon fils qui allait partir poursuivre ses études aux US. C’était tellement gentil de sa part et tellement lui.

Quand je suis allé pour la première fois en Jamaïque, c’était à l’invitation de Cat Coore, tellement heureux que je lui sorte son album solo qu’il m’avait convié au Reggae Sunsplash à Chukka Cove. Il m’avait fait rencontrer toute la scène jamaïcaine et m’avait fait profiter de son immense prestige au sein de la communauté des artistes et musiciens Reggae qui m’avait ainsi immédiatement adopté. Cela m’avait bien servi et je lui en serai éternellement reconnaissant.

De retour à Kingston après le festival, j’avais été pris en main par Bunny Rugs, qui m’avait fait visiter les studios, rencontrer des producteurs, des musiciens, etc… C’était hyper cool de sa part et m’avait mis des étoiles plein la tête. Il enregistrait à l’époque un projet avec Cocoa Tea, Michael Rose et Freddie McGreggor pour un label américain et j’avais assisté à plusieurs séances d’enregistrement et de mix. Mortel. C’est grâce à lui que j’ai choppé le virus du studio. Il se déplaçait dans Kingston avec une Jeep Suzuki qu’il conduisait tel un pilote de karting. Moi qui ai peur des que je suis à bord d’un véhicule que je ne conduis pas, j’étais terrorisé, ce qui l’amusait et l’incitait à conduire de manière encore plus maniaque en ponctuant ses blood clots de ses célèbres éclats de rire. Un fou hilare mais bien sympa, ma foi!

En bonus, le jour de mon départ, il me remit un DAT de titres qu’il venait d’enregistrer. Il y avait des reprises de “Oh what a night” (transformé en France en “Ces années là” pour Claude François) et de “I keep forgetting” de Michael McDonald. Il m’avait dit: “Ecoute et dis moi si c’est bon”. J’ai réécouté ça l’autre soir, c’est soul, mais ruff, entrainant.

J’ai toujours trouvé surprenant que des légendes me demandent si les titres qu’ils enregistraient étaient bons. J’ai souvent eu envie de leur répondre: “Eh, c’est toi le génie, pas moi. Je n’y connais rien!” Comment en effet juger le chant de Rugs, qui ne chante jamais faux, qui trouve toujours le bon ton, le bon rythme? Et puis, au fil des ans, on se force à oublier qu’on est fan du mec, on se lance, après s’être finalement glissé dans la peau d’un “producer”, on se retrouve dans un studio en train de demander à des pointures comme Bunny Rugs ou Horace Andy de reprendre telle ou telle partie, de changer de mélodie, de ne pas chevroter comme un chanteur de Las Vegas, etc… Et le mec se plie docilement à vos instructions.

En 99, lors d’un jour off d’une tournée de Third World, j’avais demandé à Rugs de poser sur un titre de “SERIOUS MATTER”, l’album de U Roy que je produisais alors. Il avait sorti une bombe, “I know who I am” en une seule prise, sur laquelle PierPolJak avait par la suite tenu à poser. Le lendemain, il était revenu au studio Ornano avec d’autres membres de Third World et là, autre scenario, ils avaient glandé, n’arrivant à rien de bon. A l’époque, je pensais encore qu’il suffisait de mettre les musiciens en studio pour qu’ils fassent automatiquement ce que je voulais. J’ai compris ce jour que Third World n’est pas un groupe de studio comme les Revolutionaries, qui, eux, embrayent au quart de tour et empilent riddim sur riddim sans commettre la moindre erreur. Le plus amusant, c’est qu’autant tu mets un Cat Coore dans une session Exterminator, ou Richie Daley chez Jack Ruby, et ils sortent leurs parties à tout vitesse, autant collectivement ils sont lents, se posent des questions, se marrent, échangent, et ça traine. Third World n’est pas une somme d’individus, mais bien une entité à part entière. En tout cas, c’est le cauchemar pour le producteur qui voit le temps défiler et son argent s’évaporer. A la fin, ils arrivent à sortir des trucs merveilleux, mais c’est un processus de création tout à fait différent de celui qui a fait la réputation des Roots Radics ou du Taxi Gang. Pour en revenir à ma session, j’étais furax et au bout de 2 heures, j’avais menacé de virer tout le monde. Piqué au vif, Rugs avait enregistré en une prise la partie de riddim guitar que je réclamais depuis des heures. A l’ancienne, légèrement en retard par rapport au beat, mais en parfait complément de l’instru.

Rugs était animé d’une volonté et d’une éthique incomparables. Il a toujours cherché à travailler, à enregistrer de nouveaux titres, à partir en tournée, que ce soit avec Third World, mais aussi en solo. Il y a deux ans, pendant la tournée d’été de Third World, deux concerts avaient été annulés, créant un “trou” de 4 jours dans leur emploi du temps. Au lieu de rester à fumer des blunts à Amsterdam, Rugs m’avait demandé de lui monter une séance d’enregistrement à Paris pour avancer sur notre projet d’album avec Sly & Robbie. C’est ainsi que nous avions enregistré chez Mael plusieurs titres, dont le fabuleux “Rumours” de Gregory Isaacs et le “Diamonds in the back” (qu’il avait chanté en 1973 ou 74 pour Lee Perry). Il avait squatté chez moi car nous tirions le diable par la queue et préférions acheter des heures de studio que des journées d’hôtel. Pendant les périodes de relâche, entre deux tournées de Third World, quand il n’était pas en train d’enregistrer, il allait chanter dans des églises en Jamaïque ou en Floride. Il rêvait de prendre sa retraite et faire comme Al Green, qui avait monté sa propre église à Memphis pour y prêcher en chantant le Gospel. Je lui disais que s’il montait son église, je deviendrais pratiquant!

Fatta, du Soul Stereo (big up à ce sound qui à force de persévérance, rivalise désormais avec les meilleurs jamaïcains) et moi avions organisé sa première séance de dubplates à Paris il y a une dizaine d’années. Fatta qui connaît bien la musique jamaïcaine, était convaincu. Pas les selectors d’autres sounds. De vrais nigauds à l’esprit pollué par les préjugés si fréquents en ce pays adepte du nivellement par le bas, où tout ce qui a du succès est forcément à rejeter avec véhémence. En l’occurrence, ces abrutis n’arrivaient pas à sortir de la logique débilissime selon laquelle Rugs était chanteur de Third World, et que donc c’était un artiste commercial, et que donc il serait incapable de “poser” sur des riddims de Roots et, encore moins, Studio One. SAUF QUE, Third World a sorti des tueries Roots, comme le fantastique “Roots with quality” (que j’ai emprunté, avec leur autorisation, pour en faire la devise de mon label TABOU1). Et surtout SAUF QUE Rugs a eu une vie artistique riche et variée avant Third World, ce que de toute évidence, les soundboys ignoraient… Eh oui, il a commencé avec Ricky Grant dans le duo Bunny & Ricky, puis a fait partie de l’écurie de Lee Perry, pour lequel il a enregistré des singles et un album, il a été chanteur d’Inner Circle, etc… Bref, on arrive en studio. Fatta demande alors à Rugs un special sur un riddim pas trop compliqué pour que les autres soundboys comprennent bien la leçon qui arrive. Evidemment, le mec tue le truc d’une force telle et avec une telle aisance que les jeunes niais restèrent bouche bée et se décidèrent enfin à faire poser Rugs, qui repartit avec les poches un peu moins vides ce soir-la.

J’ai organisé en 2003 une tournée de Sly & Robbie avec Rugs comme chanteur. L’idée était de célébrer TAXI Records en faisant interpréter une sélection de titres marquants dans l’histoire de ce label. Qui d’autre que Rugs pour mettre son ego de coté et apporter à des titres aussi emblématiques que “Revolution” une nouvelle vie qui soit à la fois une version nouvelle avec son mérite artistique propre, mais également un hommage de qualité à la chanson d’origine? Après une heure de titres du catalogue TAXI, les concerts se terminaient par deux titres de Third World remaniés à la sauce Sly & Robbie: “96 degrees” et, quand on avait le temps, “Reggae Ambassador”. La version de “96 degrees” était complètement transformée par les Riddim Twins et devenait un morceau très Rockers avec des roulements de batterie dignes de l’âge d’or de Channel One que seul Sly réalise avec une telle perfection.

J’ai réalisé un DVD de ces concerts avec une équipe anglaise, qui a produit une telle boucherie (au sens négatif du terme) pour la partie vidéo à partir d’images pourtant superbes que j’ai fait interdire la vente des DVD au dernier moment. J’ai quelque part les bandes que j’avais mixées avec Bulby. Un jour peut être, je sortirai ça. A moins que je ne l’uploade en streaming gratuit sur le net…

Qui d’autre, donc, que Rugs pour célébrer le label TAXI sur scène? Au niveau du chant, il s’imposait comme une évidence peu de chanteurs possédant sa versatilité. Mais, encore plus important, ce qui était rare avec Rugs, c’était son caractère, sa joie de vivre, l’ambiance positive qu’il répandait autour de lui, les sourires et les éclats de rire qu’il provoquait à longueur de journée. En tournée, c’est précieux, car rien de pire qu’un bus rempli de mecs qui tirent la tronche sans personne pour remettre l’atmosphère dans le bon sens par une blague, un coup de main, ou tout autre preuve d’amour.

Il se protégeait avec cette façade de joie de vivre. Apres avoir été taraudé par des démons qui l’ont fait aller très loin dans les conneries au cours des années 80, il avait trouvé une paix intérieure. Sa foi (fils de pasteur, il connaissait la Bible par cœur) et sa famille lui avaient permis de parvenir à une existence simple et équilibrée. Sa grande fierté était d’avoir mis ses deux filles à l’université.

Quel que soit l’endroit où lequel il se trouvait, il couchait sur le papier le récit de ses journées avant de dormir. Nous nous étions trouvé un point commun outre nos prénoms: nous sommes fans des stylos plume Parker. Chaque fois qu’il venait à Paris, je l’emmenais faire le tour de mes papeteries préférées et nous y passions des heures, à comparer les encres, les plumes des nouveaux modèles. On imagine aisément ce que les vendeuses un peu coincées de ces établissements devaient se dire en nous voyant débarquer. Puis, la bonne humeur communicative, le naturel de Rugs et son charisme opéraient et elles étaient rapidement charmées.

Outre le talent indéniable de l’intéressé, j’avais envie de retourner en studio avec lui par amitié et parce que je voulais passer avec lui et Sly & Robbie des moments agréables, voir cette étincelle artistique, assister au spectacle de ces génies créant de la beauté, se sublimant pour produire une œuvre collective meilleure que la somme de leurs talents individuels pourtant hors du commun.

Tous fans de Gregory Isaacs, nous avions envie d’enregistrer un album de reprises du Cool Ruler avec le Taxi Gang. Je sais que cela a déjà été fait, j’ai moi même produit “We Sing Gregory” avec les Roots Radics il y a 15 ans, avec Rugs parmi les chanteurs, d’ailleurs. Mais on s’en moquait, on voulait juste se faire plaisir. En plus, nous avions enregistre “Rumours” a l’arrache a Paris sur un de mes riddims des sessions d’Harry J pour Horace Andy (sur lequel Gregory Isaacs avait egalement pose le magnifique “Poor Man In Love”), et nous etions satisfaits du resultat (voir l’acapella en fin d’article).

Voici la liste des chansons que nous avions sélectionnées le 15 novembre dernier:

 

Oh what a feeling

Soon Forward

Night Nurse

Hush Darling

If I don’t have you

Wailing Rudie

Top Ten

Mr. Brown

Front Door

Tune In

Number One

 

Et voici sa réponse:

 

Hi Guillaume,

First thing let me say that I’m very excited about this project and I want to start the conversation as you suggested to have the fans get in on it as soon as possible. I don’t think it’s too early.

Would like to post on my facebook page and tell the fans that I’m working on a “Tribute To Gregory” album with Sly & Robbie and is asking them to send suggestions as to what song they would like to hear.

We have already started and I want you to write the postings for me, for the facebook, and also let me know when to do it bless. …[2 sentences edited out]…

I think it’s going to be a great product and the first single has been mixed? (Bitty) 

When you think we should put that out, early next year?

…[1 sentence edited out]…

Bless, 

Apres, son état, que je savais chancelant, mais avais promis de ne pas révéler, a décliné. Nous avons gardé le contact, mais avec des considérations de moins en moins artistiques et de plus en plus spirituelles.

Il me manquera beaucoup.

Voici l’acapella de “Rumours”, enregistre en 2011 et qui avait donne l’idee du tribute album.

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