Bob Marley Live @ Santa Barbara Bowl

Version intégrale, non editée et commercialement incorrecte d’un article paru dans Reggae Magazine en Février 2017

Dans les années 50-70, c’est-à-dire à l’âge de pierre, tout coûtait cher. Les bandes sur lesquelles étaient fixés les enregistrements en studio, les machines, les studios eux-mêmes… Quant à la vidéo, n’en parlons même pas, le moindre enregistrement nécessitait un budget pharaonique. Les entreprises de télévision étaient quasiment les seules à pouvoir supporter de tels frais. Moralité, les images de l’époque sont rares et beaucoup sont des émissions de télévision. Comparé à aujourd’hui, où le moindre tressaillement de la starlette de 8e zone est enregistré en 3D et sur des milliers de smartphones puis diffusé immédiatement sur des plateformes au contenu quasiment infini, on a fait un sacré bout de chemin. On fait face à un tsunami permanent et la difficulté consiste à surnager, à faire le tri, alors qu’à l’époque, cette question ne se posait même pas. On prenait tout ce qui passait à notre portée!

Je me souviens que j’avais trouvé ce concert en cassette VHS importée des Etats Unis en format NTSC, donc non lisible en France, que le General de Gaulle avait mis sous chape de plomb préservée des vilains Américains en imposant le standard SECAM, incompatible avec le reste du monde sauf l’URSS. Il avait fallu que je demande à un copain qui travaillait dans le cinéma de me transcrire la cassette en SECAM, ce qu’il était parvenu à faire, sauf que la couleur avait disparu et que le son n’était plus synchronisé!!! Nous étions ensuite parvenus à transférer le son sur une cassette (une C90 TDK bleue pour les vieux qui ont connu cette époque) et étions tout fiers d’avoir notre propre bootleg de Bob.

Donc, les enregistrements vidéo des icônes absolues comme Bob Marley, ou les Beatles, Bob Dylan ou Jimi Hendrix, se comptent hélas sur les doigts d’une main et sont d’une qualité très inférieure à ce que nous avons de nos jours. Quel dommage par exemple que le concert de 1975 avec Stevie Wonder à Kingston n’ait pas été capté! Reconnaissance éternelle à Chris Blackwell d’avoir enregistré le concert de 1977 au Rainbow à Londres et d’avoir financé une réalisation digne de ce nom. Les progrès de la science devraient remédier à cette pénurie et il y a fort à parier que des hologrammes de Marley verront le jour dans les années à venir. Pour le moment, c’est encore la dèche…

Le concert date du 25 novembre 1979, soit 37 ans jour pour jour avant cet article. Il est déjà sorti à plusieurs reprises, mais pour la présente édition, Trojan se fend d’un CD qui reprend l’audio du DVD, ce qui évite les contorsions techniques auxquelles j’avais été contraint pour écouter l’audio il y a 35 ans!

On voit illico que cet enregistrement réalisé au Santa Barbara Bowl pendant la tournée de promotion du monumental “Survival” ne bénéficie pas du même budget luxueux que “Live!” mais il reste d’un intérêt incontestable. Ne serait-ce que pour la présence, très (trop?) rare pour un concert de Bob Marley, de cuivres, qui a pour principal effet de “dé-rockiser” l’ambiance musicale. Glen Da Costa au saxophone et David Madden à la trompette valent le détour.

Autre intérêt de cet enregistrement: il n’est pas édité, rejoué en studio, ou remixé comme le sont les albums concert sortis par Island. On a donc droit à l’intégralité du concert, joué tel quel, sans post-production. Et là, on réalise à quel point les Wailers (et Bob) étaient parfaitement au point. Aucun ratage, tout est joué parfaitement, la machine est au point et tourne comme une horloge suisse. Le tempo est lent et confère à l’ensemble une impression de gravité, loin des ambiances survoltées du One Love Concert, de “Live!” ou de Babylon By Bus. Normal: en ’79, “Survival” c’était du sérieux, avec zéro chanson “commerciale” comme “Is This Love”.

Marley avait déjà joué au Santa Barbara Country Bowl et son très agréable amphithéâtre trois ans auparavant pour la tournée “Rastaman Vibration” et en 1978 pour la tournée “Kaya”. Cette configuration typiquement américaine est très plaisante pour les spectateurs. J’avais vu Santana en 80 au Poplar Creek à Chicago et en ai gardé une excellent souvenir: tout d’abord c’est vachement cool d’assister à un concert allongé sur une pelouse en voyant parfaitement ce qui se passe sur scène, et surtout le son est génial grâce à la forme du lieu. Les Grecs puis les Romains l’avaient parfaitement compris et les Américains, pas niais, ont repris ce concept.

La playlist de ce concert constitue ce qu’aurait pu (dû?) être la compilation “Legend” si un véritable amateur de Bob Marley (et non une major qui se fout de l’artiste, de son message et ne pense qu’au pognon) l’avait composée. Marley était une force supérieure du Cosmos. Arrivé en Jamaïque en 1945, il avait pris forme humaine pendant 36 ans avant de repartir pour de nouvelles aventures dans d’autre recoins de l’Univers. Il était donc tout naturel qu’il s’adresse à l’humanité tout entière, et pas uniquement aux yardies de son quartier comme un artiste de Reggae normal. Bref, nul ne peut rivaliser avec son répertoire, sauf d’autres êtres cosmiques comme les Rolling Stones, Dylan ou Michael Jackson. Voilà le niveau de l’étoile Marley.

Militant, combatif, révolté, Rasta, panafricain, tel est le Marley qui transparaît de ces titres, tous plus énormes les uns que les autres. Citons au hasard “Concrete Jungle”, “Them Belly Full”, et bien entendu les inévitables et absolument mortels “I Shot the Sheriff”, “Exodus”, “Is This Love” et “Get Up Stand Up”. Le répertoire de ce concert apporte son lot de surprises, avec presque la moitié des titres de “Survival” tel “Ambush In The Night” qui procure des frissons tellement son interprétation est poignante. Que dire d'”Africa Unite”…

Au niveau des musiciens, outre la présence des cuivres, on note celle de Devon Evans (devenu professeur aux Etats Unis) aux congas, ainsi que l’absence de Marcia Griffiths, qui allait, ou venait d’accoucher. Le reste du groupe est au complet. Je ne résiste pas au plaisir de nommer chaque membre de cette formation, stellaire elle aussi, qui n’a jamais été égalée et ne le sera jamais: Carlton Barrett à la batterie, son frère Aston à la basse, Tyrone Downie et Earl Lindo aux claviers (quels monstres ces deux-là!), les guitares étant assurées par les inégalables Junior Marvin et Al Anderson, Seeco aux percussions et les I Threes aux choeurs. Pour trouver une telle perfection, un équivalent de cet assemblage de talents individuels travaillant en équipe, il faut aller dans le sport avec les All Blacks de 2013 ou les Chicago Bulls de 1996…

Même si on n’est pas dans l’horreur sonore absolue de certains albums live de Reggae, le son reste perfectible et pour du Marley, seule la perfection était acceptable. Déçu, on aurait aimé que la réalisation témoigne de la même ambition et consente à un chouia de travail en studio pour booster, polir un peu l’enregistrement, mais bon, on est clairement dans une opération à but lucratif et la passion de la musique, de Bob Marley et de son message sont bien loin des préoccupations de Trojan, bien connu pour sa cheaperie. Le son n’est donc pas au niveau des albums concert sortis du vivant de Marley (“Live!” et “Babylon By Bus”) et l’écoute se révèle presque fatigante à la longue, un comble pour le plus grand artiste de tous les temps! La faute à un travail de mastering de piètre qualité. Quant à la réalisation vidéo, celle-ci est basique, le jeu des caméras quasiment inexistant tandis que le montage est d’une banalité affligeante. Mais Marley a un tel charisme, une telle présence qu’il flanque la chair de poule en dépit de toutes ces imperfections. Souvenez-vous, ce mec était un extra-terrestre. Sinon, les bonus sont parfaitement inutiles et ne réussissent pas à faire oublier l’approche low cost de l’ensemble.

Pour terminer l’aperçu de ce DVD que je recommande malgré tous ses petits défauts, cette édition présente quelques améliorations par rapport à celle de 2003, mais elles sont minimes.

Une dernière chose, à l’adresse de la maison de disques, qui sort ce DVD: j’ai reçu des fichiers mp3 même pas nommés, sans copie de la pochette ni bien entendu du livret ou encore de fiche descriptive pas de lien pour visionner la vidéo dans des conditions à peu près décentes, limite foutage de gueule. J’ai dû chopper la vidéo sur YouTube et la définition était pourrie… Comment les labels s’imaginent faire une promo efficace de leurs produits s’ils ne le mettent pas un minimum en valeur? Ils ont un joyau avec ce Marley, et ils le traitent comme de la m… et c’est bien dommage.

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