Black Uhuru, Jamaican Punk Story

Black Uhuru déboule sur le devant de la scène Reggae en 80 avec “Sinsemilla”, son troisième album, qui fait exploser tous les codes régissant alors la musique jamaïcaine. Tout y est plus speed, plus hargneux, plus teigneux et plus nihiliste. En un mot, c’est un album littéralement Punk. Dans une interview, Marley en personne dit que le meilleur album de l’année est “Sinsemilla” et essaie même de débaucher Sly & Robbie pour qu’ils produisent son prochain album.

Black_uhuru_sinsemilla_cover

Marley avait chanté l’alliance des Punks et des Rastas dans son fameux “Punky Reggae Party” lors de son séjour à Londres en 1977, mais ce qu’on peut qualifier de déclaration d’intention n’avait pas été suivie d’effets tangibles: le Reggae restait gentillet, et loin des coups de poings dans la tronche qu’assenaient les keupons à la suite des Sex Pistols et consorts… Quand on compare l’ambiance très roots natty roots du film “Rockers” et celle bien plus vener’ de “Rude boy” sorti à peu près en même temps, on mesure le gouffre qui séparait encore ces deux univers malgré de rares passerelles, dont une des plus célèbres avait été la visite, forcement déjantée, de Johnny Rotten en Jamaïque en 77.

En 80, et ce depuis 2-3 ans, le Reggae traverse son âge d’or, les merveilles succédant aux chefs d’œuvre. Voici à titre d’illustration le hit parade des ventes d’albums de la boutique Greensleeves à Londres au cours de la semaine du 10 mars 1979 (source: http://www.xs4all.nl/~tapirs/1979.htm):

  1. Augustus Pablo – East Of The River Nile
  2. Sly Dunbar + Robbie Shakespeare – Sly And Robbie Dub
  3. Ras Michael And Sons Of Negus – Irations Of
  4. The Congoes – Heart Of The Congoes
  5. Al Campbell – Mr Music Man
  6. Burning Spear – Social Living
  7. Fatman Riddim Section – Israel Tafari
  8. Gladiators – Naturality
  9. Israel Vibration – The Same Song
  10. Gregory Isaacs – Best Of

Une telle liste, qui ne recèle que des tueries atomiques, laisse tout Reggae fan normalement constitué pantois d’admiration, surtout quand on la compare à la liste des sorties actuelles.

Face à une concurrence d’une telle qualité, que faire pour se démarquer et marquer les esprits?

Marley et son ancien partenaire Peter Tosh sortent des albums aux sonorités “internationales”: Kaya, Survival, Uprising, Bush Doctor, Mystic Man, etc… Autant d’opus inoubliables aux arrangements ciselés et bien plus sophistiqués que les productions jamaïcaines typiques. Résultat, “Is This Love” et “Could You Be Loved” propulsent Marley au sommet des hit parades du monde entier, tandis qu’avec “Don’t Look Back”, Tosh frappe un grand coup en duo avec Mick Jagger. Enfin, Third World pulvérise les ventes de Marley avec les tubes mondiaux “Now That We Found Love”, “Dancing On The Floor” ou encore “Try Jah Love”, produit avec Stevie Wonder. Les autres tentatives de séduire le public occidental par le biais du funk se soldent par des échecs. Les horribles tentatives de Dennis Brown sont là pour nous le rappeler!

Les splendides productions des ex-Wailers ou Third World collent à l’image Peace/Love/Ganja/Football-sur-la-plage-au-coucher-du-soleil/Révolution-pas-trop-agressive-mais-just-assez que les medias et les maisons de disques occidentaux ont collée au Reggae pour vendre cette musique aux adolescents blancs tendance baba cool.

Sauf que cette image est en complet décalage avec la réalité du petit peuple jamaïcain, d’où proviennent la plupart des artistes. Leur quotidien est une galère sans fin, une lutte implacable pour la survie, la poursuite d’opportunités qui ne se matérialisent quasiment jamais et surtout l’attente du prochain mandat provenant de membres de la famille partis chercher fortune ou simplement de quoi bouffer et se loger aux US ou en Angleterre. Parqués dans des garrisons comme le tristement célèbre Tivoli Gardens, récemment remis au goût du jour par les récentes (més)aventures de Dudus, les habitants des ghettos jamaïcains ne peuvent déménager sans se faire suspecter de trahison, devenant de véritables otages des Dons et de leurs sbires surarmés. La seule solution pour s’en sortir: s’enrôler au service des Dons. L’alternative consiste à se défoncer pour oublier et aller dans une dance le week end avec l’espoir de tirer un coup…

Bref, à force se voir promettre une vie meilleure par les responsables du pays, que ce soit le socialiste Manley ou le conservateur Seaga, de ne rien voir venir, sauf des mensonges toujours plus gros, des humiliations sans fin et, de plus en plus souvent, des balles, la colère, la désillusion, le nihilisme et la haine ont remplacé la solidarité, l’amour, l’espoir et les rêves nés de l’indépendance. A force d’être traités comme des bêtes, ils sont devenus eux mêmes des bêtes. En corollaire, la “consciousness” disparaît, les chanteurs roots sont balancés par la fenêtre par les DJ, leurs slack lyrics anti-gay, pro-gun, et autres conneries ultra violentes…. Jah et Jésus sont supplantés par d’autres idoles vachement moins positives: la thune, la came, la violence gratuite, la culture des gangs, le culte des Dons, autant de “valeurs” de mort: la Jamaïque en cette fin des années 70, c’est plus la joie et ça craint carrément.

Black Uhuru est le premier groupe à incarner cette jeunesse désenchantée, sans aucune perspective et agressive à force de désœuvrement. Ils incarnent à merveille le “No Future” à la Jamaïcaine. Black Uhuru, c’est avant tout un cri de douleur, une déchirure et un gros majeur pointé vers le ciel, adressé à ce système qui ne peut, qui ne veut, rien faire pour sa jeunesse qui elle non plus ne peut plus rien et ne veut plus rien.

“Enfin!”, serait-on donc tenté de dire quand Black Uhuru est apparu, enfin un son “méchant” qui colle à la réalité du pays et relègue au second plan les zion-rasta-peace and love.

Black-Uhuru

Black Uhuru était le bruit et les odeurs du ghetto venus importuner les membres de la haute. Ca n’avait ni le son scintillant, ni la couleur, ni les propos pour figurer au hit parade d’Europe 1. D’ailleurs, ils étaient nullissimes en interviews, bêtement agressifs et sans aucune profondeur intellectuelle ou aucune patine révolutionnaire. Des bœufs, certes, mais si authentiques, si bruts de décoffrage! Moi, petit bourge du 16ème, je les trouvais fascinants et frissonnais d’excitation à les écouter ou les voir sur scène. A posteriori, voilà un paradoxe qui reste délicieux tant qu’on peut rentrer peinard dans ses beaux quartiers…

La déchirure, le cri primal de Black Uhuru, c’est avant tout Michael Rose. Michael, dans la Bible, fait partie de la garde rapprochée de Dieu. “Michael” signifie “celui qui est comme Dieu”. Véritable “chief of staff” des cieux, il dirige l’armée des anges, défend les enfants d’Israël dans les moments les plus désespérés, et, à ses moments perdus, terrasse le dragon, symbole de Satan. Michael Rose a donc reçu un prénom le prédestinant tout à fait à la lutte contre les forces du mal! Une épée étant d’une utilité limitée en studio ou sur scène, ses armes de choix sont des hurlements devenus sa marque de fabrique: “stanahoy, tu tu tweng (ou twelve selon certains)” et autres hululements du même acabit. Leur vigueur et la stupeur qu’ils inspirent la première fois qu’on les entend sont à n’en pas douter une indication de ce qui attend les “Evil Forces” quand surviendra l’Armageddon!!! Bref, bardé du même perfecto que son alter ego anglais Sid Vicious, il se présente comme le rude bwoy pas commode par excellence!

Ecorché vif aussi bien sur scène que dans la vie, Michael Rose écrivait des lyrics directement inspirés de la réalité des garrisons: “General Penitentiary” (avec cette ligne qui tue: ” If you can’t do the time, don’t bother with no crime”), “Abortion”, “Carbine”, “Rockstone”… autant de titres qui claquent comme des rafales de mitraillette et qui ne donnent pas vraiment envie de faire du tourisme à Downtown Kingston.

black-uhuru-2

La réputation sulfureuse de Black Uhuru était en outre bien entretenue par les rixes fréquentes qui ponctuaient les tournées du groupe, dont la rumeur dit qu’ils avaient un bus pour les chanteurs et leurs familles, un bus pour les musiciens et un bus pour les gunmen et leurs armes. En 1981, un mec fut poignardé à mort par une bande rivale lors d’un concert à Londres, ce qui poussa les autorités trop heureuses d’une telle aubaine à se poser, avec une gravité parfaitement hypocrite, la question de savoir s’il était opportun de bannir les concerts de musique jamaïcaine en Angleterre. Comme quoi la haine anti-Reggae et cette irrépressible envie de censurer cette musique noire et rebelle pas comme les autres ne datent pas des récentes controverses avec les associations gay…

blackuhuru

Le sorcier du mix Godwin Logie était l’ingénieur du son de leurs tournées marathons, qui incluaient souvent des premières parties des Rolling Stones et concerts dans des prisons aux Etats Unis. Il se souvient qu’à Soledad, un Don lui avait fait parvenir le message de mettre instamment plus d’aigus dans le mix, ce qu’il s’était empressé de faire, se garantissant du même coup une vie beaucoup plus longue et paisible!!!

On passera sur les débuts carrément craignos du groupe, dont les premiers titres sont des abominations pures et simples. Le premier album, intitulé “Love Crisis” par Black Sounds Uhro – Toney – Ducky – Errol n’est pas super non plus, même s’il montre un réel progrès par rapport aux rares singles sortis auparavant. Tout commence véritablement avec l’arrivée de Michael Rose, puis celle de la chanteuse américaine Puma Jones et la prise en main du groupe par Sly & Robbie, la section rythmique la plus “hot” et la plus innovante du moment.

Tout a été dit et redit, souvent avec plus de talent que moi (mais sans doute moins de passion!), sur Sly & Robbie. Nés tous les deux dans la première moitié des années 50 dans les ghettos de Kingston, ils sont les plus grands musiciens et producteurs de l’histoire de la musique jamaïcaine. En 1977, âgés d’à peine 25 ans, ils sont déjà au top depuis un bail. Stakhanovistes payés au lance pierres, ils accumulent les enregistrements pour les plus gros producteurs et studios de l’île. A leurs moments perdus, ils se lancent dans leurs propres productions, mais ne connaissent rien au business. Comme tout se fait sans papiers, contrats, cachets et autres documents, aucun titre de propriété des bandes ne peut être exhumé qui prouverait au monde entier que les “producers” de “Showcase”, ressorti sous les titres “Black Uhuru” et “Guess Who’s Coming To Dinner”, et de “Sinsemilla” sont bien nos deux compères, qui se sont fait rouler dans la farine par Jammy’s puis par “Univers sale”. Ce sont bien eux, pourtant, qui payent les musiciens, les studios, qui sont potes avec Keith Richards et l’invitent à jouer sur “Showcase”, enregistré en une nuit. Mais bon, passons, cet article n’est pas consacré aux turpitudes du music business (il faudrait écrire un recueil de plusieurs volumes à ce sujet!).

black-uhuru-3

Outre la puissance vocale et son côté quasiment minéral, ainsi que l’extrême dureté des paroles de Michael Rose, l’autre originalité de cette formation réside dans le fait qu’elle comprenait une femme. Dans l’univers plutôt macho tendance taliban de la musique jamaïcaine de l’époque, les Reggae-women n’étaient pas légion. On avait bien les I-Threes, Phyllis Dillon, Marcia Griffiths, mais ça n’allait pas tellement plus loin, et encore, elles se limitaient souvent à la variante jamaïcaine du Lovers Rock anglais. Que Black Uhuru, le groupe le plus extrême de la scène, fasse une place de choix à une fille relève du génie marketing. Cette démarche fut elle volontaire ou pas? Le doute est permis.black-uhuru-1Black-Uhuru-picPeu importe en fait. En tout état de cause, Black Uhuru est en quelque sorte l’ancêtre des Fugees. Certains pensent que Black Uhuru aurait connu un succès comparable à celui des Fugees s’il ne s’était pas sabordé en 1985 avec le départ de Michael Rose et l’abandon progressif par Sly & Robbie, lassés par les chamailleries incessantes.

Sur scène, les choses allaient à toute allure, comme un concert keupon. Enchaînant les titres sans laisser de temps au public de récupérer de l’avalanche de coups de poings sonores, le groupe se montrait totalement impitoyable. D’une agressivité et d’une morgue effrayantes, Robbie menait son gang à la baguette, courant littéralement d’un bout à l’autre de la scène pour diriger le possee. Pendant ce temps, Sly cognait à toute berzingue et comme un sourd sur ses syndrums, à la manière d’un frappeur de tam tam envoûté au fond de la savane.

blackuhuru8ee00333ec2c439ba619ae160aca2auhuru

A eux deux, les riddim twins auraient déjà pu faire tout le backing, tant la musique de Black Uhuru se prêtait aux longues séances de drum and bass. Mais un autre coup de génie fut d’incorporer l’excellent guitariste de Blues-Rock Darryl Thompson. Ce dernier sortait des solos de heavy metal complétant parfaitement le tonnerre sonore des Riddim Twins. Ce faisant, Darryl, dont le look et les poses pas qu’un peu déjantés préfigure celui de Vernon Reid, guitar hero de hard afro-americain, achève de faire basculer Black Uhuru dans une dimension complètement inédite pour un groupe de Reggae. Marley et Tosh utilisaient eux aussi des guitaristes américains, mais ne leur demandaient pas des choses ultra heavy, Junior Marvin et Al Anderson faisant plutôt de la broderie blues. Arrive Darryl, qui s’était fait la main chez Peter Tosh avec Sly & Robbie. Et là, stupeur, enchantement, hystérie, le mec déchire avec des solos mais aussi des riffs dignes des ACDC et autres Led Zeppelin! Quelle mouche avait donc piqué Robbie Shakespeare quand il est allé chercher ce type au profil si atypique par rapport aux canons de la musique jamaïcaine pour former son groupe de scène? Pour répondre à cette question, il convient de tout simplement de prendre la machine à remonter le temps et de s’arrêter à l’époque à laquelle le jeune Robbie sort de l’adolescence. A la fin des 60’s, ses idoles étaient les soulmen habituels, mais également, et c’est unique en Jamaïque, des groupes de hard rock Anglais au premier rang desquels figurait Led Zeppelin! Quelques années plus tard, ce fin observateur des goûts du public occidental avait vite pigé que ce dernier appréciait les solos et les riffs bien méchants. Alors il leur en donna pour leur argent en leur proposant Darryl.

Aujourd’hui encore, Darryl est de toutes les aventures du Taxi Gang quand celui-ci part en tournée. Il a un look formidable avec son chapeau de caballero espagnol et sa tenue noire. Certes, comme tout le monde, il a pris un peu de bide, mais il reste d’une efficacité redoutable. Cet excellent musicien, qui parle français, vient de produire le dernier album de Mishka. Il a également joué pour des légendes au premier rang desquelles figure le regretté Isaacs Hayes.

display90cc530514cc6e9542af7481c2069ff6

Sly&Robbie&TheTaxiGang-Evan Malcolm

A l’époque bénie, le groupe de scène comptait également une légende de la guitare jamaïcaine, le très grand et trop peu acclamé Michael Chung, surnommé “Mao” par Robbie en raison de son origine chinoise. Mikey Chung est le meilleur guitariste rythmique de l’histoire du Reggae. Je sais, ce genre de déclaration péremptoire va susciter des commentaires haineux des fans de Tony Chin, Dwight Pinkney et autres Bingi Bunny, mais tant pis, je resterai ferme sur ce point. S’il n’était que ça, ce serait déjà merveilleux et il figurerait en bonne place dans mon petit panthéon personnel du Reggae. Mais non, il sait aussi faire des trucs autres que le tching tching avec sa gratte, le jeune homme. Il est un excellent lead guitar, lui aussi, un peu comme ce que les musiciens soukous appellent un mi-solo, à mi-chemin entre le soloiste et le guitariste rythmique. Il complétait parfaitement Darryl et les écouter ensemble était un délice.

J’ai vu Black Uhuru pour la première fois en juin 1982, à l’Olympia à Paris. Celle qui allait devenir mon épouse quatre ans plus tard arrivait des US le lendemain et c’était donc ma dernière soirée entre potes. J’étais donc avec mon “frère” Radgy, alias Tambraskal, qui m’avait fait découvrir le Reggae, et Sly & Robbie en particulier, deux ans auparavant. Ayant vu Marley au Bourget, Tosh à Pantin, je me croyais déjà expert en Reggae. Pourtant, je n’avais encore rien vu avant ce concert. Les quelques souvenirs qu’il me reste de cette soirée passée en grande partie la TETE DANS L’ENCEINTE DE BASSE (véridique!) relèvent, on l’aura deviné, d’impressions plus que de faits précis, identifiés et vérifiables… Ce fut un déluge de feu, une éruption titanesque et un tremblement de terre à faire péter les échelles Richter. Les forges de Vulcains marchaient à plein régime ce soir-là!

Une telle expérience, ça passe ou ça casse. Dans mon cas c’est passé: la preuve, je me précipitais à la Fnac pour acheter TOUS les disques du groupe, puis me donnais comme mission d’aller le plus vite possible à Blue Moon et surtout à Londres pour trouver tout ce que Black Uhuru avait sorti en singles. C’est ainsi que quelques mois plus tard, je tombais à Dub Vendor sur un white label pre-release de “Party Next Door”, un de mes titres favoris du groupe. Sur ce cut, on était passé radicalement à autre chose, et les vibrations de “Guess Who’s Coming To Dinner” étaient déjà de l’histoire ancienne, mais Dieu que le Simmonds drums de Sly sonnaient bien! Et cette guitare de Mikey Chung! Et que dire de la basse tellurique de Robbie…

Depuis la sortie en 79 de “Guess…”, Black Uhuru avait signé chez Blackwell et son fantastique label Island, sortant plus d’un album par an et tournant le reste du temps. Dans l’ordre: “Sinsemilla”, “Red”, “Chill Out”, “Dub Factor”, puis le dernier chez Island, “Anthem”, sans oublier le terrifiant live “Tear It Up”.

Black+Uhuru+-+Tear+It+Up+-+Live+-+LP+RECORD-529259

Sly raconte souvent qu’à l’écoute de Sinsemilla, Chris avait déclaré qu’il fallait impérativement que son nouveau studio, Compass Point, aie le même son de batterie et que le noyau dur des musiciens produise autre chose que du Reggae. C’est ce qui arriva, avec les extraordinaires productions des Compass Point All Stars pour Grace Jones, Joe Cocker, j’en passe et des meilleures.

Chaque album de Black Uhuru enregistré pendant sa période Island marque une progression sensible par rapport au précédent. Entre “Chill Out” et “Red”, on peut même parler de rupture, tant le son est synthétique, robotique et à des lieues de tout ce qui sortait en 1982 en Jamaïque. Cette direction s’accentue clairement dans “Anthem”, album qui remporta le premier Grammy Reggae de l’histoire en 85, que j’avais acheté au Blue Moon du boulevard Saint Germain. J’avais le mix jamaïcain réalisé par Robbie Shakespeare, assisté de Steven Stanley, l’ingé son maison de Compass Point. La pochette sépia où les chanteurs sont photographiés et mis en page comme une affiche du far west “Wanted” était superbe. Deux mois plus tard, je tombe sur “Anthem” complètement remixé par Groucho Smykle, l’ingé-son maison d’Island à Londres, qui avait déjà réalisé les dub mixes du fantastique “Dub Factor”. Et là, l’oreille déjà bien accro aux sonorités du mix jamaïcain, je ne kiffe pas trop l’ensemble, trouvant la face A insupportable. Près de 30 ans plus tard, je n’aime toujours pas du tout le titre “Solidarity” et encore moins la pochette ignoble… Fast forward 3 mois, aux US chez ma dulcinée, qui m’exhibe le dernier Black Uhuru avec une autre pochette et un son encore complètement différent. Eh oui, l’album est sorti aux US avec un troisième mix, toujours par Groucho. Tous genres confondus, je ne connais aucun autre exemple d’album sorti sous trois mixes et trois pochettes différents selon les territoires. Le mix US me plait bien, il sonne beaucoup plus moderne que le JA mix, mais reste de bien meilleur goût que le UK-mix. En plus, il contient “Party Next Door”, passé à la trappe sur le mix UK. On sent bien dans quelle direction Island semble vouloir pousser le groupe! La pochette montre le groupe et Sly & Robbie tout de cuir vêtus, au milieu des débris fumants d’une catastrophe thermo nucléaire… On mesure le parcours du groupe avec cette photo, qui est loin du cliché légèrement flou qui avait servi pour la pochette du premier album montrant trois crevards patibulaires et mal sapés, assis sur un mur de briques miteux! Island a sorti dans un très beau coffret les trois versions d'”Anthem” accompagnées de remixes d’époque et surtout de l’album dub, inédit jusqu’à présent. Ce dub réalisé par Robbie et Steven Stanley, est lourd, dépouillé et beaucoup plus spartiate que “Dub Factor” ou les autres réalisations de Groucho.

black_uhuru_-_red_-_front

Black-Uhuru-Chill-OutBlack-Uhuru-Anthem-531529

anthemBlack_Uhuru_Anthem

 

La tournée “Anthem” fait partie de mes meilleurs souvenirs de fan: la même soirée, les heureux possesseurs d’un billet d’entrée avaient droit à Black Uhuru puis à King Sunny Adé, les deux groupes que Blackwell voulait mettre en avant. On imagine le cauchemar logistique, à un poste de douane par exemple, qu’a dû représenter cette tournée, avec d’un côté une cinquantaine de Nigériens intenables et d’un autre une vingtaine de rude bwoys jamaïcains qui menaçaient en permanence de s’entre-tuer. S’entre-tuer? Eh oui, l’ambiance était au mauvais fixe pendant cette tournée. La faute aux épouses, sans doute à la coke, aux mauvaises fréquentations, à la lassitude d’être en permanence les uns sur les autres, et à cette légendaire attitude limite suicidaire des Jamaïcains.

Black_Uhuru-Live_84-Frontal%5B1%5DBlackUhuru-Chicago84

Robbie et Sly assistèrent à cette débandade, désolés puis écœurés par le comportement infantile et destructeur des membres du groupe.  Personne ne fut surpris, ni ne protesta, quand Michael Rose annonça son départ du groupe, soit-disant pour aller s’occuper de sa plantation de café dans les montagnes jamaïcaines. Pour Michael, une longue traversée du désert débutait et ne s’achèverait qu’avec son retour dans le giron de TAXI au début des années 90, quand il enregistra les morceaux que j’ai sortis en 99 sous le titre “X Uhuru”, de loin son meilleur album solo.

X Uhuru

 

Il effectua également une belle tournée avec le Taxi Gang en 2000 avec un Sly éblouissant lors du concert de l’Elysee Montmartre.

En 1985, Duckie Simpson reprit les rênes de la formation et fit appel au très inspiré Junior Reid, qui travailla avec Black Uhuru pendant deux ans, le temps de sortir le très bon “Brutal”, l’excellent “Brutal Dub” et le moins bon “Positive” (sans Puma Jones non plus, remplacée par la très mauvaise et très éphémère Olafunke) avant lui aussi de claquer la porte. Je passe sur les autres incarnations du groupe car c’est carrément chiant de chroniquer une telle descente aux enfers!

J’ai sorti en CD et DVD “Dubbin’ it Live”, qui reprend l’intégralité du concert de la tournée 2000 avec Andrew Bees au chant. Je me souviens avoir mixé le son en 36 heures non stop avec l’inégalable Gaylord Bravo, dormant 4 heures par terre dans la cabine du studio pendant que Bravo continuait à mixer, puis prenant le relais pour qu’il se repose. Ce genre d’exploit olympique laisse de bons souvenirs!

dubbin it live

Au milieu des années 2000, Michael Rose et Duckie Simpson se sont réunis pour une tournée avec le groupe anglais Rasites. Régulièrement, on annonce la reformation du groupe avec Sly & Robbie, évidemment sans Puma, décédée en 1990 d’un cancer. Aux dernières nouvelles, Michael avait touché un mot à Blackwell et disait à qui voulait l’entendre que ce projet allait se réaliser tôt ou tard. Il a même renoué des liens moins orageux avec Robbie, donc tous les espoirs sont permis. Comme les Sex Pistols, en vrais punks, Black Uhuru se reformera-t-il dans la composition qui connut gloire, honneur, fortune et décadence?

Bob Marley Live @ Santa Barbara Bowl

Version intégrale, non editée et commercialement incorrecte d’un article paru dans Reggae Magazine en Février 2017

Dans les années 50-70, c’est-à-dire à l’âge de pierre, tout coûtait cher. Les bandes sur lesquelles étaient fixés les enregistrements en studio, les machines, les studios eux-mêmes… Quant à la vidéo, n’en parlons même pas, le moindre enregistrement nécessitait un budget pharaonique. Les entreprises de télévision étaient quasiment les seules à pouvoir supporter de tels frais. Moralité, les images de l’époque sont rares et beaucoup sont des émissions de télévision. Comparé à aujourd’hui, où le moindre tressaillement de la starlette de 8e zone est enregistré en 3D et sur des milliers de smartphones puis diffusé immédiatement sur des plateformes au contenu quasiment infini, on a fait un sacré bout de chemin. On fait face à un tsunami permanent et la difficulté consiste à surnager, à faire le tri, alors qu’à l’époque, cette question ne se posait même pas. On prenait tout ce qui passait à notre portée!

Je me souviens que j’avais trouvé ce concert en cassette VHS importée des Etats Unis en format NTSC, donc non lisible en France, que le General de Gaulle avait mis sous chape de plomb préservée des vilains Américains en imposant le standard SECAM, incompatible avec le reste du monde sauf l’URSS. Il avait fallu que je demande à un copain qui travaillait dans le cinéma de me transcrire la cassette en SECAM, ce qu’il était parvenu à faire, sauf que la couleur avait disparu et que le son n’était plus synchronisé!!! Nous étions ensuite parvenus à transférer le son sur une cassette (une C90 TDK bleue pour les vieux qui ont connu cette époque) et étions tout fiers d’avoir notre propre bootleg de Bob.

Donc, les enregistrements vidéo des icônes absolues comme Bob Marley, ou les Beatles, Bob Dylan ou Jimi Hendrix, se comptent hélas sur les doigts d’une main et sont d’une qualité très inférieure à ce que nous avons de nos jours. Quel dommage par exemple que le concert de 1975 avec Stevie Wonder à Kingston n’ait pas été capté! Reconnaissance éternelle à Chris Blackwell d’avoir enregistré le concert de 1977 au Rainbow à Londres et d’avoir financé une réalisation digne de ce nom. Les progrès de la science devraient remédier à cette pénurie et il y a fort à parier que des hologrammes de Marley verront le jour dans les années à venir. Pour le moment, c’est encore la dèche…

Le concert date du 25 novembre 1979, soit 37 ans jour pour jour avant cet article. Il est déjà sorti à plusieurs reprises, mais pour la présente édition, Trojan se fend d’un CD qui reprend l’audio du DVD, ce qui évite les contorsions techniques auxquelles j’avais été contraint pour écouter l’audio il y a 35 ans!

On voit illico que cet enregistrement réalisé au Santa Barbara Bowl pendant la tournée de promotion du monumental “Survival” ne bénéficie pas du même budget luxueux que “Live!” mais il reste d’un intérêt incontestable. Ne serait-ce que pour la présence, très (trop?) rare pour un concert de Bob Marley, de cuivres, qui a pour principal effet de “dé-rockiser” l’ambiance musicale. Glen Da Costa au saxophone et David Madden à la trompette valent le détour.

Autre intérêt de cet enregistrement: il n’est pas édité, rejoué en studio, ou remixé comme le sont les albums concert sortis par Island. On a donc droit à l’intégralité du concert, joué tel quel, sans post-production. Et là, on réalise à quel point les Wailers (et Bob) étaient parfaitement au point. Aucun ratage, tout est joué parfaitement, la machine est au point et tourne comme une horloge suisse. Le tempo est lent et confère à l’ensemble une impression de gravité, loin des ambiances survoltées du One Love Concert, de “Live!” ou de Babylon By Bus. Normal: en ’79, “Survival” c’était du sérieux, avec zéro chanson “commerciale” comme “Is This Love”.

Marley avait déjà joué au Santa Barbara Country Bowl et son très agréable amphithéâtre trois ans auparavant pour la tournée “Rastaman Vibration” et en 1978 pour la tournée “Kaya”. Cette configuration typiquement américaine est très plaisante pour les spectateurs. J’avais vu Santana en 80 au Poplar Creek à Chicago et en ai gardé une excellent souvenir: tout d’abord c’est vachement cool d’assister à un concert allongé sur une pelouse en voyant parfaitement ce qui se passe sur scène, et surtout le son est génial grâce à la forme du lieu. Les Grecs puis les Romains l’avaient parfaitement compris et les Américains, pas niais, ont repris ce concept.

La playlist de ce concert constitue ce qu’aurait pu (dû?) être la compilation “Legend” si un véritable amateur de Bob Marley (et non une major qui se fout de l’artiste, de son message et ne pense qu’au pognon) l’avait composée. Marley était une force supérieure du Cosmos. Arrivé en Jamaïque en 1945, il avait pris forme humaine pendant 36 ans avant de repartir pour de nouvelles aventures dans d’autre recoins de l’Univers. Il était donc tout naturel qu’il s’adresse à l’humanité tout entière, et pas uniquement aux yardies de son quartier comme un artiste de Reggae normal. Bref, nul ne peut rivaliser avec son répertoire, sauf d’autres êtres cosmiques comme les Rolling Stones, Dylan ou Michael Jackson. Voilà le niveau de l’étoile Marley.

Militant, combatif, révolté, Rasta, panafricain, tel est le Marley qui transparaît de ces titres, tous plus énormes les uns que les autres. Citons au hasard “Concrete Jungle”, “Them Belly Full”, et bien entendu les inévitables et absolument mortels “I Shot the Sheriff”, “Exodus”, “Is This Love” et “Get Up Stand Up”. Le répertoire de ce concert apporte son lot de surprises, avec presque la moitié des titres de “Survival” tel “Ambush In The Night” qui procure des frissons tellement son interprétation est poignante. Que dire d'”Africa Unite”…

Au niveau des musiciens, outre la présence des cuivres, on note celle de Devon Evans (devenu professeur aux Etats Unis) aux congas, ainsi que l’absence de Marcia Griffiths, qui allait, ou venait d’accoucher. Le reste du groupe est au complet. Je ne résiste pas au plaisir de nommer chaque membre de cette formation, stellaire elle aussi, qui n’a jamais été égalée et ne le sera jamais: Carlton Barrett à la batterie, son frère Aston à la basse, Tyrone Downie et Earl Lindo aux claviers (quels monstres ces deux-là!), les guitares étant assurées par les inégalables Junior Marvin et Al Anderson, Seeco aux percussions et les I Threes aux choeurs. Pour trouver une telle perfection, un équivalent de cet assemblage de talents individuels travaillant en équipe, il faut aller dans le sport avec les All Blacks de 2013 ou les Chicago Bulls de 1996…

Même si on n’est pas dans l’horreur sonore absolue de certains albums live de Reggae, le son reste perfectible et pour du Marley, seule la perfection était acceptable. Déçu, on aurait aimé que la réalisation témoigne de la même ambition et consente à un chouia de travail en studio pour booster, polir un peu l’enregistrement, mais bon, on est clairement dans une opération à but lucratif et la passion de la musique, de Bob Marley et de son message sont bien loin des préoccupations de Trojan, bien connu pour sa cheaperie. Le son n’est donc pas au niveau des albums concert sortis du vivant de Marley (“Live!” et “Babylon By Bus”) et l’écoute se révèle presque fatigante à la longue, un comble pour le plus grand artiste de tous les temps! La faute à un travail de mastering de piètre qualité. Quant à la réalisation vidéo, celle-ci est basique, le jeu des caméras quasiment inexistant tandis que le montage est d’une banalité affligeante. Mais Marley a un tel charisme, une telle présence qu’il flanque la chair de poule en dépit de toutes ces imperfections. Souvenez-vous, ce mec était un extra-terrestre. Sinon, les bonus sont parfaitement inutiles et ne réussissent pas à faire oublier l’approche low cost de l’ensemble.

Pour terminer l’aperçu de ce DVD que je recommande malgré tous ses petits défauts, cette édition présente quelques améliorations par rapport à celle de 2003, mais elles sont minimes.

Une dernière chose, à l’adresse de la maison de disques, qui sort ce DVD: j’ai reçu des fichiers mp3 même pas nommés, sans copie de la pochette ni bien entendu du livret ou encore de fiche descriptive pas de lien pour visionner la vidéo dans des conditions à peu près décentes, limite foutage de gueule. J’ai dû chopper la vidéo sur YouTube et la définition était pourrie… Comment les labels s’imaginent faire une promo efficace de leurs produits s’ils ne le mettent pas un minimum en valeur? Ils ont un joyau avec ce Marley, et ils le traitent comme de la m… et c’est bien dommage.

Sly & Robbie 4 Kenzo

In August 2016, Kenzo emailed me they wanted to invite Sly & Robbie to perform during their fashion show on October 4, 2016. Unfortunately, Sly & Robbie were scheduled to play in Honolulu that night as part of their US tour with the TAXI GANG. So I offered to make a 15 minute mix instead.

I worked with Kenzo’s art director Jean-René Etienne on this exciting project and gave a couple of mixes, so he would have a choice and we finalized the mix the night before the show. I used Garageband to produce a nice sounding rough mix and then used Pioneer XDJ’s and a Rane MP2014 mixer for the final mix.

Here is Kenzo’s official video, featuring “Dirty Taxi”

 

Here is the entire mix, entitled “Riddim Machine”

 

 

One Fine Dub = Sly & Robbie + Brinsley Forde

Hello,

long time no post anything. I’m not going to try and hide behind shallow excuses like I’ve been swamped or anything of that nature. Truth be told, I just let this blog slip out of my mind.

 

I am in no mood to write a long piece today, I just would like to show the world what the cover of ONE FINE DUB is going to look like. One Fine Dub is the Groucho Smykle-mixed dub companion to Sly & Robbie + Brinsley Forde’s “One Fine Day” album, which will come out some time in early 2017. Why the dub album BEFORE the vocal album, you might ask???? First of all, why not? More seriously, it is because I’m an asshole perfectionist and I want the mix of the vocal album needs to be hard, heavy and frightening in a sense. And have a JAMAICAN sound. So, as soon as Robbie is back in Jamaica, Steven Stanley and him are going to get on the case…

 

Robbie has so much on his plate work-wise right now that it may take a while before the thing is finalized… As a result, it may be the first time that a dub album will be released BEFORE the vocal album! But more on that brand new dub album shortly… Remember, today, I wanna talk about the artwork, and nothing but the artwork.

 

A couple of years ago, after I released Dubrising, I got really interested in video games graphic artists and thought I’d love to explore this area further. I found this guy Joseph Gloria Chapalys and fell in love with his stuff, some which you can check at https://www.artstation.com/artist/Kairo

 

We met and hit it off right away. The dude is awesomely gifted and professional unlike others in his field that consider themselves as artists and act like what they think artists should (ie: being real douche bags and late and fucked up). To make a long story short, I commissioned the illustration below as a first step of what I hope will be a long collaboration with TABOU1. The lettering and so forth will be refined.

 

So the front will look like this:

 

Sly and Rob cover 2

 

while the back, where the tracklist, credits, logos, etc… will appear, will look something like that, but better and more professional as I just did a quick and dirty lettering job myself using the toolbox of the Preview application on my Mac which obviously is not as powerful as professional software…

 

Sly and Rob back copy.

 

I know I know this doesn’t look like a Reggae or a Dub album. That is PRECISELY why I like it. I haven’t been a huge fan of the ites green and gold color code in many many years, quite frankly. I kinda like how angular and aggressive these graphics are.

 

So there you have it, I hope you like it. Feel free to drop comments, questions or what not, I’ll gladly answer.

 

Until then stay away from dubstep and other electronic music monstrosities!!! Dub IS NOT EDM (and vice versa). Roots music crafted by real musicians, preferably recorded live in the studio, is the way.