Sly & Robbie – early 80’s mix

Here is one hour of Sly & Robbie productions from the early 80’s with several rare 12″ versions

Artists featured include

 

Ini Kamoze, Sly Dunbar, Black Uhuru, Bobby Floyd, Carlton Livingston, Tamlins, Rolands, Ruddy Thomas, Junior Moore, Majesterians, Barrington Levi, etc…

Heavy RUBADUB!!! Sounds simple, but nobody else has been able to sound that heavy-and-melodious at the same time

 

Enjoy

 

Gone clear, Manu Dibango + Sly & Robbie

gone clear cover

J’ai tout de suite kiffé “Gone Clear”, premier des deux albums enregistrés avec Sly & Robbie par le légendaire saxophoniste camerounais Manu Dibango.

Quelle drôle d’idée pour le pape de l’afro jazz d’aller fricoter avec des musiciens jamaïcains qui à l’époque n’avaient  pas 30 ans et se moquent comme d’une guigne de la musique africaine, lui préférant Soul, R&B ou Funk de Philly Sound…

C’est d’ailleurs cette passion pour la musique américaine qui les rapproche, Manu n’étant lui non plus pas insensible aux accents funky, comme en témoignent de nombreuses compositions au premier rang desquelles le célébrissime “Soul Makossa”.

L’alliance d’une technique irréprochable aux sonorités mêlant Afrique et Jazz avec des rythmiques Reggae aurait pu facilement mal tourner. Pas dans le cas présent: l’ambiance de cet album est unique, respirant une joie et un entrain qu’on retrouve dans peu d’autres disques. Les amateur de prêches rasta est de retour à l’Afrique seront sans doute déçus: cet album n’est absolument pas militant et ne joue pas du tout sur le thème de la réunion de l’Afrique, ce ne sont pas les Jamaïcains qui vont “back to Africa”, mais les Africains qui vont à l’Ouest avec dans leurs bagages quelques références à l’Afrique, sans plus. Tout  n’est que légèreté, à la limite parfois de la frivolité, mais reste extrêmement talentueux et permet de passer un moment très agréable. C’est bien ça l’essentiel.

Manu reprend son titre fétiche “Soul Makossa”, qui devient “Reggae Makossa”. Pour mémoire, “Soul Makossa” est sorti au début des années 70 et a été un tube énorme dans tout le continent noir et dans les boîtes new yorkaises au milieu des 70’s, après sa découverte par le père du Disco, le génial Nick Mancuso. Samplée sans autorisation par Michel Jackson dans “Wanna Be Starting Something” et plus récemment par Rihanna, voici une chanson dotée de pouvoir presque surnaturels.

Dans Gone Clear, “Reggae Makossa” devient lent, “sponji”, avec une rythmique quasiment hypnotique. L’original était un concentré d’énergie et une invitation- que dis-je, une sommation sans frais ! – à la danse, frénétique, cela va de soi ! Les Jamaïcains le transforment en un appel à se caler dans un transatlantique sur une plage tropicale. A la toute fin du morceau, on entend d’ailleurs Manu lancer un “mackasplaffa” qui résume bien l’ambiance… Le pire c’est que ça fonctionne merveilleusement, la preuve ci-dessous:

 

“Goro City” préfigure le lien entre le Funk et le Reggae mais à la sauce africaine. Pendant 8 minutes 34, Manu joue de la clarinette sur un beat hyper dansant. Les seules paroles sont “Niamey, Niamey ina iri, Niamey Niamey Goro City”. Evoquant les folles nuits de Niamey, la capitale du Niger, ce morceau donne sacrément envie d’aller y faire un tour ! La section de cuivres américaine a un son bien plus tranchant et funky que ses homologues jamaïcains un peu trop sous influence tetrahydrocanabinolique. Emmenée par les frères Breker, c’est d’ailleurs la même formation que sur les album de Peter Tosh de cette époque.

“Doctor Bird” est une chanson toute simple, respirant la joie de vivre. “Doctor Bird” est un surnom des “humming birds”, qui sont un des plus petits oiseaux au monde. Dotés d’un bec très fin pour butiner dans les fleurs profondes, leur battement d’ailes est le plus rapide de la planète. C’est l’oiseau national jamaïcain, qui figure sur certains billets ou encore sur le logo d’Air Jamaïca.

Cette collaboration entre Manu Dibango et les Riddim Twins a donné naissance à un énorme respect mutuel au niveau artistique et à une relation très amicale. Manu est venu souffler de son sax magique sur plusieurs productions ultérieures de Sly & Robbie, comme Language Barrier, leur premier album non reggae sorti chez Island en 1985, ou encore “Manu Tango”, un single passé inaperçu sorti au milieu des années 90. Manu apparaissait également dans une vidéo promotionnelle de Drum & Bass Strip to the Bone (1998), mais ses parties de sax n’ont pas été conservées dans le mix final de cet album. Trente ans après Gone Clear, on ne peut que rêver d’un nouveau bout de route en commun…

20 minutes of Reggae

20 minutes of Reggae with lots of previously unreleased or rare tracks

Artists featured include Justin Hinds & Wailers, Rita Marley & Wailers, Tommy McCook + Sly & Robbie, SupaJo + Sly & Robbie, Culture, Gregory Isaacs, Lacksley Castell, Michael Smith, Johnny Osbourne, Jackie Paris + Dennis Brown & Wailers

Enjoy

 

Black Uhuru, Jamaican Punk Story

Black Uhuru déboule sur le devant de la scène Reggae en 80 avec “Sinsemilla”, son troisième album, qui fait exploser tous les codes régissant alors la musique jamaïcaine. Tout y est plus speed, plus hargneux, plus teigneux et plus nihiliste. En un mot, c’est un album littéralement Punk. Dans une interview, Marley en personne dit que le meilleur album de l’année est “Sinsemilla” et essaie même de débaucher Sly & Robbie pour qu’ils produisent son prochain album.

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Marley avait chanté l’alliance des Punks et des Rastas dans son fameux “Punky Reggae Party” lors de son séjour à Londres en 1977, mais ce qu’on peut qualifier de déclaration d’intention n’avait pas été suivie d’effets tangibles: le Reggae restait gentillet, et loin des coups de poings dans la tronche qu’assenaient les keupons à la suite des Sex Pistols et consorts… Quand on compare l’ambiance très roots natty roots du film “Rockers” et celle bien plus vener’ de “Rude boy” sorti à peu près en même temps, on mesure le gouffre qui séparait encore ces deux univers malgré de rares passerelles, dont une des plus célèbres avait été la visite, forcement déjantée, de Johnny Rotten en Jamaïque en 77.

En 80, et ce depuis 2-3 ans, le Reggae traverse son âge d’or, les merveilles succédant aux chefs d’œuvre. Voici à titre d’illustration le hit parade des ventes d’albums de la boutique Greensleeves à Londres au cours de la semaine du 10 mars 1979 (source: http://www.xs4all.nl/~tapirs/1979.htm):

  1. Augustus Pablo – East Of The River Nile
  2. Sly Dunbar + Robbie Shakespeare – Sly And Robbie Dub
  3. Ras Michael And Sons Of Negus – Irations Of
  4. The Congoes – Heart Of The Congoes
  5. Al Campbell – Mr Music Man
  6. Burning Spear – Social Living
  7. Fatman Riddim Section – Israel Tafari
  8. Gladiators – Naturality
  9. Israel Vibration – The Same Song
  10. Gregory Isaacs – Best Of

Une telle liste, qui ne recèle que des tueries atomiques, laisse tout Reggae fan normalement constitué pantois d’admiration, surtout quand on la compare à la liste des sorties actuelles.

Face à une concurrence d’une telle qualité, que faire pour se démarquer et marquer les esprits?

Marley et son ancien partenaire Peter Tosh sortent des albums aux sonorités “internationales”: Kaya, Survival, Uprising, Bush Doctor, Mystic Man, etc… Autant d’opus inoubliables aux arrangements ciselés et bien plus sophistiqués que les productions jamaïcaines typiques. Résultat, “Is This Love” et “Could You Be Loved” propulsent Marley au sommet des hit parades du monde entier, tandis qu’avec “Don’t Look Back”, Tosh frappe un grand coup en duo avec Mick Jagger. Enfin, Third World pulvérise les ventes de Marley avec les tubes mondiaux “Now That We Found Love”, “Dancing On The Floor” ou encore “Try Jah Love”, produit avec Stevie Wonder. Les autres tentatives de séduire le public occidental par le biais du funk se soldent par des échecs. Les horribles tentatives de Dennis Brown sont là pour nous le rappeler!

Les splendides productions des ex-Wailers ou Third World collent à l’image Peace/Love/Ganja/Football-sur-la-plage-au-coucher-du-soleil/Révolution-pas-trop-agressive-mais-just-assez que les medias et les maisons de disques occidentaux ont collée au Reggae pour vendre cette musique aux adolescents blancs tendance baba cool.

Sauf que cette image est en complet décalage avec la réalité du petit peuple jamaïcain, d’où proviennent la plupart des artistes. Leur quotidien est une galère sans fin, une lutte implacable pour la survie, la poursuite d’opportunités qui ne se matérialisent quasiment jamais et surtout l’attente du prochain mandat provenant de membres de la famille partis chercher fortune ou simplement de quoi bouffer et se loger aux US ou en Angleterre. Parqués dans des garrisons comme le tristement célèbre Tivoli Gardens, récemment remis au goût du jour par les récentes (més)aventures de Dudus, les habitants des ghettos jamaïcains ne peuvent déménager sans se faire suspecter de trahison, devenant de véritables otages des Dons et de leurs sbires surarmés. La seule solution pour s’en sortir: s’enrôler au service des Dons. L’alternative consiste à se défoncer pour oublier et aller dans une dance le week end avec l’espoir de tirer un coup…

Bref, à force se voir promettre une vie meilleure par les responsables du pays, que ce soit le socialiste Manley ou le conservateur Seaga, de ne rien voir venir, sauf des mensonges toujours plus gros, des humiliations sans fin et, de plus en plus souvent, des balles, la colère, la désillusion, le nihilisme et la haine ont remplacé la solidarité, l’amour, l’espoir et les rêves nés de l’indépendance. A force d’être traités comme des bêtes, ils sont devenus eux mêmes des bêtes. En corollaire, la “consciousness” disparaît, les chanteurs roots sont balancés par la fenêtre par les DJ, leurs slack lyrics anti-gay, pro-gun, et autres conneries ultra violentes…. Jah et Jésus sont supplantés par d’autres idoles vachement moins positives: la thune, la came, la violence gratuite, la culture des gangs, le culte des Dons, autant de “valeurs” de mort: la Jamaïque en cette fin des années 70, c’est plus la joie et ça craint carrément.

Black Uhuru est le premier groupe à incarner cette jeunesse désenchantée, sans aucune perspective et agressive à force de désœuvrement. Ils incarnent à merveille le “No Future” à la Jamaïcaine. Black Uhuru, c’est avant tout un cri de douleur, une déchirure et un gros majeur pointé vers le ciel, adressé à ce système qui ne peut, qui ne veut, rien faire pour sa jeunesse qui elle non plus ne peut plus rien et ne veut plus rien.

“Enfin!”, serait-on donc tenté de dire quand Black Uhuru est apparu, enfin un son “méchant” qui colle à la réalité du pays et relègue au second plan les zion-rasta-peace and love.

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Black Uhuru était le bruit et les odeurs du ghetto venus importuner les membres de la haute. Ca n’avait ni le son scintillant, ni la couleur, ni les propos pour figurer au hit parade d’Europe 1. D’ailleurs, ils étaient nullissimes en interviews, bêtement agressifs et sans aucune profondeur intellectuelle ou aucune patine révolutionnaire. Des bœufs, certes, mais si authentiques, si bruts de décoffrage! Moi, petit bourge du 16ème, je les trouvais fascinants et frissonnais d’excitation à les écouter ou les voir sur scène. A posteriori, voilà un paradoxe qui reste délicieux tant qu’on peut rentrer peinard dans ses beaux quartiers…

La déchirure, le cri primal de Black Uhuru, c’est avant tout Michael Rose. Michael, dans la Bible, fait partie de la garde rapprochée de Dieu. “Michael” signifie “celui qui est comme Dieu”. Véritable “chief of staff” des cieux, il dirige l’armée des anges, défend les enfants d’Israël dans les moments les plus désespérés, et, à ses moments perdus, terrasse le dragon, symbole de Satan. Michael Rose a donc reçu un prénom le prédestinant tout à fait à la lutte contre les forces du mal! Une épée étant d’une utilité limitée en studio ou sur scène, ses armes de choix sont des hurlements devenus sa marque de fabrique: “stanahoy, tu tu tweng (ou twelve selon certains)” et autres hululements du même acabit. Leur vigueur et la stupeur qu’ils inspirent la première fois qu’on les entend sont à n’en pas douter une indication de ce qui attend les “Evil Forces” quand surviendra l’Armageddon!!! Bref, bardé du même perfecto que son alter ego anglais Sid Vicious, il se présente comme le rude bwoy pas commode par excellence!

Ecorché vif aussi bien sur scène que dans la vie, Michael Rose écrivait des lyrics directement inspirés de la réalité des garrisons: “General Penitentiary” (avec cette ligne qui tue: ” If you can’t do the time, don’t bother with no crime”), “Abortion”, “Carbine”, “Rockstone”… autant de titres qui claquent comme des rafales de mitraillette et qui ne donnent pas vraiment envie de faire du tourisme à Downtown Kingston.

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La réputation sulfureuse de Black Uhuru était en outre bien entretenue par les rixes fréquentes qui ponctuaient les tournées du groupe, dont la rumeur dit qu’ils avaient un bus pour les chanteurs et leurs familles, un bus pour les musiciens et un bus pour les gunmen et leurs armes. En 1981, un mec fut poignardé à mort par une bande rivale lors d’un concert à Londres, ce qui poussa les autorités trop heureuses d’une telle aubaine à se poser, avec une gravité parfaitement hypocrite, la question de savoir s’il était opportun de bannir les concerts de musique jamaïcaine en Angleterre. Comme quoi la haine anti-Reggae et cette irrépressible envie de censurer cette musique noire et rebelle pas comme les autres ne datent pas des récentes controverses avec les associations gay…

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Le sorcier du mix Godwin Logie était l’ingénieur du son de leurs tournées marathons, qui incluaient souvent des premières parties des Rolling Stones et concerts dans des prisons aux Etats Unis. Il se souvient qu’à Soledad, un Don lui avait fait parvenir le message de mettre instamment plus d’aigus dans le mix, ce qu’il s’était empressé de faire, se garantissant du même coup une vie beaucoup plus longue et paisible!!!

On passera sur les débuts carrément craignos du groupe, dont les premiers titres sont des abominations pures et simples. Le premier album, intitulé “Love Crisis” par Black Sounds Uhro – Toney – Ducky – Errol n’est pas super non plus, même s’il montre un réel progrès par rapport aux rares singles sortis auparavant. Tout commence véritablement avec l’arrivée de Michael Rose, puis celle de la chanteuse américaine Puma Jones et la prise en main du groupe par Sly & Robbie, la section rythmique la plus “hot” et la plus innovante du moment.

Tout a été dit et redit, souvent avec plus de talent que moi (mais sans doute moins de passion!), sur Sly & Robbie. Nés tous les deux dans la première moitié des années 50 dans les ghettos de Kingston, ils sont les plus grands musiciens et producteurs de l’histoire de la musique jamaïcaine. En 1977, âgés d’à peine 25 ans, ils sont déjà au top depuis un bail. Stakhanovistes payés au lance pierres, ils accumulent les enregistrements pour les plus gros producteurs et studios de l’île. A leurs moments perdus, ils se lancent dans leurs propres productions, mais ne connaissent rien au business. Comme tout se fait sans papiers, contrats, cachets et autres documents, aucun titre de propriété des bandes ne peut être exhumé qui prouverait au monde entier que les “producers” de “Showcase”, ressorti sous les titres “Black Uhuru” et “Guess Who’s Coming To Dinner”, et de “Sinsemilla” sont bien nos deux compères, qui se sont fait rouler dans la farine par Jammy’s puis par “Univers sale”. Ce sont bien eux, pourtant, qui payent les musiciens, les studios, qui sont potes avec Keith Richards et l’invitent à jouer sur “Showcase”, enregistré en une nuit. Mais bon, passons, cet article n’est pas consacré aux turpitudes du music business (il faudrait écrire un recueil de plusieurs volumes à ce sujet!).

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Outre la puissance vocale et son côté quasiment minéral, ainsi que l’extrême dureté des paroles de Michael Rose, l’autre originalité de cette formation réside dans le fait qu’elle comprenait une femme. Dans l’univers plutôt macho tendance taliban de la musique jamaïcaine de l’époque, les Reggae-women n’étaient pas légion. On avait bien les I-Threes, Phyllis Dillon, Marcia Griffiths, mais ça n’allait pas tellement plus loin, et encore, elles se limitaient souvent à la variante jamaïcaine du Lovers Rock anglais. Que Black Uhuru, le groupe le plus extrême de la scène, fasse une place de choix à une fille relève du génie marketing. Cette démarche fut elle volontaire ou pas? Le doute est permis.black-uhuru-1Black-Uhuru-picPeu importe en fait. En tout état de cause, Black Uhuru est en quelque sorte l’ancêtre des Fugees. Certains pensent que Black Uhuru aurait connu un succès comparable à celui des Fugees s’il ne s’était pas sabordé en 1985 avec le départ de Michael Rose et l’abandon progressif par Sly & Robbie, lassés par les chamailleries incessantes.

Sur scène, les choses allaient à toute allure, comme un concert keupon. Enchaînant les titres sans laisser de temps au public de récupérer de l’avalanche de coups de poings sonores, le groupe se montrait totalement impitoyable. D’une agressivité et d’une morgue effrayantes, Robbie menait son gang à la baguette, courant littéralement d’un bout à l’autre de la scène pour diriger le possee. Pendant ce temps, Sly cognait à toute berzingue et comme un sourd sur ses syndrums, à la manière d’un frappeur de tam tam envoûté au fond de la savane.

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A eux deux, les riddim twins auraient déjà pu faire tout le backing, tant la musique de Black Uhuru se prêtait aux longues séances de drum and bass. Mais un autre coup de génie fut d’incorporer l’excellent guitariste de Blues-Rock Darryl Thompson. Ce dernier sortait des solos de heavy metal complétant parfaitement le tonnerre sonore des Riddim Twins. Ce faisant, Darryl, dont le look et les poses pas qu’un peu déjantés préfigure celui de Vernon Reid, guitar hero de hard afro-americain, achève de faire basculer Black Uhuru dans une dimension complètement inédite pour un groupe de Reggae. Marley et Tosh utilisaient eux aussi des guitaristes américains, mais ne leur demandaient pas des choses ultra heavy, Junior Marvin et Al Anderson faisant plutôt de la broderie blues. Arrive Darryl, qui s’était fait la main chez Peter Tosh avec Sly & Robbie. Et là, stupeur, enchantement, hystérie, le mec déchire avec des solos mais aussi des riffs dignes des ACDC et autres Led Zeppelin! Quelle mouche avait donc piqué Robbie Shakespeare quand il est allé chercher ce type au profil si atypique par rapport aux canons de la musique jamaïcaine pour former son groupe de scène? Pour répondre à cette question, il convient de tout simplement de prendre la machine à remonter le temps et de s’arrêter à l’époque à laquelle le jeune Robbie sort de l’adolescence. A la fin des 60’s, ses idoles étaient les soulmen habituels, mais également, et c’est unique en Jamaïque, des groupes de hard rock Anglais au premier rang desquels figurait Led Zeppelin! Quelques années plus tard, ce fin observateur des goûts du public occidental avait vite pigé que ce dernier appréciait les solos et les riffs bien méchants. Alors il leur en donna pour leur argent en leur proposant Darryl.

Aujourd’hui encore, Darryl est de toutes les aventures du Taxi Gang quand celui-ci part en tournée. Il a un look formidable avec son chapeau de caballero espagnol et sa tenue noire. Certes, comme tout le monde, il a pris un peu de bide, mais il reste d’une efficacité redoutable. Cet excellent musicien, qui parle français, vient de produire le dernier album de Mishka. Il a également joué pour des légendes au premier rang desquelles figure le regretté Isaacs Hayes.

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A l’époque bénie, le groupe de scène comptait également une légende de la guitare jamaïcaine, le très grand et trop peu acclamé Michael Chung, surnommé “Mao” par Robbie en raison de son origine chinoise. Mikey Chung est le meilleur guitariste rythmique de l’histoire du Reggae. Je sais, ce genre de déclaration péremptoire va susciter des commentaires haineux des fans de Tony Chin, Dwight Pinkney et autres Bingi Bunny, mais tant pis, je resterai ferme sur ce point. S’il n’était que ça, ce serait déjà merveilleux et il figurerait en bonne place dans mon petit panthéon personnel du Reggae. Mais non, il sait aussi faire des trucs autres que le tching tching avec sa gratte, le jeune homme. Il est un excellent lead guitar, lui aussi, un peu comme ce que les musiciens soukous appellent un mi-solo, à mi-chemin entre le soloiste et le guitariste rythmique. Il complétait parfaitement Darryl et les écouter ensemble était un délice.

J’ai vu Black Uhuru pour la première fois en juin 1982, à l’Olympia à Paris. Celle qui allait devenir mon épouse quatre ans plus tard arrivait des US le lendemain et c’était donc ma dernière soirée entre potes. J’étais donc avec mon “frère” Radgy, alias Tambraskal, qui m’avait fait découvrir le Reggae, et Sly & Robbie en particulier, deux ans auparavant. Ayant vu Marley au Bourget, Tosh à Pantin, je me croyais déjà expert en Reggae. Pourtant, je n’avais encore rien vu avant ce concert. Les quelques souvenirs qu’il me reste de cette soirée passée en grande partie la TETE DANS L’ENCEINTE DE BASSE (véridique!) relèvent, on l’aura deviné, d’impressions plus que de faits précis, identifiés et vérifiables… Ce fut un déluge de feu, une éruption titanesque et un tremblement de terre à faire péter les échelles Richter. Les forges de Vulcains marchaient à plein régime ce soir-là!

Une telle expérience, ça passe ou ça casse. Dans mon cas c’est passé: la preuve, je me précipitais à la Fnac pour acheter TOUS les disques du groupe, puis me donnais comme mission d’aller le plus vite possible à Blue Moon et surtout à Londres pour trouver tout ce que Black Uhuru avait sorti en singles. C’est ainsi que quelques mois plus tard, je tombais à Dub Vendor sur un white label pre-release de “Party Next Door”, un de mes titres favoris du groupe. Sur ce cut, on était passé radicalement à autre chose, et les vibrations de “Guess Who’s Coming To Dinner” étaient déjà de l’histoire ancienne, mais Dieu que le Simmonds drums de Sly sonnaient bien! Et cette guitare de Mikey Chung! Et que dire de la basse tellurique de Robbie…

Depuis la sortie en 79 de “Guess…”, Black Uhuru avait signé chez Blackwell et son fantastique label Island, sortant plus d’un album par an et tournant le reste du temps. Dans l’ordre: “Sinsemilla”, “Red”, “Chill Out”, “Dub Factor”, puis le dernier chez Island, “Anthem”, sans oublier le terrifiant live “Tear It Up”.

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Sly raconte souvent qu’à l’écoute de Sinsemilla, Chris avait déclaré qu’il fallait impérativement que son nouveau studio, Compass Point, aie le même son de batterie et que le noyau dur des musiciens produise autre chose que du Reggae. C’est ce qui arriva, avec les extraordinaires productions des Compass Point All Stars pour Grace Jones, Joe Cocker, j’en passe et des meilleures.

Chaque album de Black Uhuru enregistré pendant sa période Island marque une progression sensible par rapport au précédent. Entre “Chill Out” et “Red”, on peut même parler de rupture, tant le son est synthétique, robotique et à des lieues de tout ce qui sortait en 1982 en Jamaïque. Cette direction s’accentue clairement dans “Anthem”, album qui remporta le premier Grammy Reggae de l’histoire en 85, que j’avais acheté au Blue Moon du boulevard Saint Germain. J’avais le mix jamaïcain réalisé par Robbie Shakespeare, assisté de Steven Stanley, l’ingé son maison de Compass Point. La pochette sépia où les chanteurs sont photographiés et mis en page comme une affiche du far west “Wanted” était superbe. Deux mois plus tard, je tombe sur “Anthem” complètement remixé par Groucho Smykle, l’ingé-son maison d’Island à Londres, qui avait déjà réalisé les dub mixes du fantastique “Dub Factor”. Et là, l’oreille déjà bien accro aux sonorités du mix jamaïcain, je ne kiffe pas trop l’ensemble, trouvant la face A insupportable. Près de 30 ans plus tard, je n’aime toujours pas du tout le titre “Solidarity” et encore moins la pochette ignoble… Fast forward 3 mois, aux US chez ma dulcinée, qui m’exhibe le dernier Black Uhuru avec une autre pochette et un son encore complètement différent. Eh oui, l’album est sorti aux US avec un troisième mix, toujours par Groucho. Tous genres confondus, je ne connais aucun autre exemple d’album sorti sous trois mixes et trois pochettes différents selon les territoires. Le mix US me plait bien, il sonne beaucoup plus moderne que le JA mix, mais reste de bien meilleur goût que le UK-mix. En plus, il contient “Party Next Door”, passé à la trappe sur le mix UK. On sent bien dans quelle direction Island semble vouloir pousser le groupe! La pochette montre le groupe et Sly & Robbie tout de cuir vêtus, au milieu des débris fumants d’une catastrophe thermo nucléaire… On mesure le parcours du groupe avec cette photo, qui est loin du cliché légèrement flou qui avait servi pour la pochette du premier album montrant trois crevards patibulaires et mal sapés, assis sur un mur de briques miteux! Island a sorti dans un très beau coffret les trois versions d'”Anthem” accompagnées de remixes d’époque et surtout de l’album dub, inédit jusqu’à présent. Ce dub réalisé par Robbie et Steven Stanley, est lourd, dépouillé et beaucoup plus spartiate que “Dub Factor” ou les autres réalisations de Groucho.

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La tournée “Anthem” fait partie de mes meilleurs souvenirs de fan: la même soirée, les heureux possesseurs d’un billet d’entrée avaient droit à Black Uhuru puis à King Sunny Adé, les deux groupes que Blackwell voulait mettre en avant. On imagine le cauchemar logistique, à un poste de douane par exemple, qu’a dû représenter cette tournée, avec d’un côté une cinquantaine de Nigériens intenables et d’un autre une vingtaine de rude bwoys jamaïcains qui menaçaient en permanence de s’entre-tuer. S’entre-tuer? Eh oui, l’ambiance était au mauvais fixe pendant cette tournée. La faute aux épouses, sans doute à la coke, aux mauvaises fréquentations, à la lassitude d’être en permanence les uns sur les autres, et à cette légendaire attitude limite suicidaire des Jamaïcains.

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Robbie et Sly assistèrent à cette débandade, désolés puis écœurés par le comportement infantile et destructeur des membres du groupe.  Personne ne fut surpris, ni ne protesta, quand Michael Rose annonça son départ du groupe, soit-disant pour aller s’occuper de sa plantation de café dans les montagnes jamaïcaines. Pour Michael, une longue traversée du désert débutait et ne s’achèverait qu’avec son retour dans le giron de TAXI au début des années 90, quand il enregistra les morceaux que j’ai sortis en 99 sous le titre “X Uhuru”, de loin son meilleur album solo.

X Uhuru

 

Il effectua également une belle tournée avec le Taxi Gang en 2000 avec un Sly éblouissant lors du concert de l’Elysee Montmartre.

En 1985, Duckie Simpson reprit les rênes de la formation et fit appel au très inspiré Junior Reid, qui travailla avec Black Uhuru pendant deux ans, le temps de sortir le très bon “Brutal”, l’excellent “Brutal Dub” et le moins bon “Positive” (sans Puma Jones non plus, remplacée par la très mauvaise et très éphémère Olafunke) avant lui aussi de claquer la porte. Je passe sur les autres incarnations du groupe car c’est carrément chiant de chroniquer une telle descente aux enfers!

J’ai sorti en CD et DVD “Dubbin’ it Live”, qui reprend l’intégralité du concert de la tournée 2000 avec Andrew Bees au chant. Je me souviens avoir mixé le son en 36 heures non stop avec l’inégalable Gaylord Bravo, dormant 4 heures par terre dans la cabine du studio pendant que Bravo continuait à mixer, puis prenant le relais pour qu’il se repose. Ce genre d’exploit olympique laisse de bons souvenirs!

dubbin it live

Au milieu des années 2000, Michael Rose et Duckie Simpson se sont réunis pour une tournée avec le groupe anglais Rasites. Régulièrement, on annonce la reformation du groupe avec Sly & Robbie, évidemment sans Puma, décédée en 1990 d’un cancer. Aux dernières nouvelles, Michael avait touché un mot à Blackwell et disait à qui voulait l’entendre que ce projet allait se réaliser tôt ou tard. Il a même renoué des liens moins orageux avec Robbie, donc tous les espoirs sont permis. Comme les Sex Pistols, en vrais punks, Black Uhuru se reformera-t-il dans la composition qui connut gloire, honneur, fortune et décadence?